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Entre conclusion et préambule

Il frappe à la porte sans raison puisqu’il l’ouvre simultanément. Il a l’air contrit d’un individu qui s’apprête à présenter ses condoléances. Il me lance : “bonjour malheureusement je viens avec de mauvaises nouvelles mais si je vous dérange je peux attendre que vous ayez terminé il n’y a rien d’urgent”. D’après son débit rapide, il paraît plutôt pressé d’en finir au contraire. “Vous ne me dérangez pas, je vous écoute”, je me rapproche de lui. Il s’assoit lourdement en prenant une inspiration bruyante la bouche entrouverte, visiblement accablé. S’ensuit un discours interminable dans lequel je repère rapidement les expressions importantes au milieu du baratin d’usage : problème de budget, fermeture de la bibliothèque en janvier, licenciement économique… Ensuite il me fixe, l’air interrogateur. Je balbutie : “bon, je comprends”. Un point d’interrogation reste gravé sur son visage, comme s’il attendait une autre réponse de ma part. Quoi, que veux-tu que je te dise monsieur ? Tu préfèrerais que je te remercie de me virer, ou qu’au contraire je te supplie de me laisser mon poste ? La façon dont il me scrute m’agace, alors je baisse les yeux. Je fixe le coupe-papier (lourd, doré, tarabiscoté, il appartenait à Mon Petit Vieux Préféré, il doit être ancien… Régulièrement, je songe qu’il faudrait que je déchiffre les inscriptions latines sur la tranche au cas où elles auraient une signification intéressante, et puis j’oublie…). Je crispe ma mâchoire pour empêcher mon visage de se décomposer. J’essaie de sourire, par politesse ou pour clore cette conversation (voyez, j’ai compris que vous n’aviez pas d’autre choix et je ne vous en veux pas, allez en paix et laissez moi seule afin que je puisse perdre toute contenance sans avoir honte, s’il vous plaît).

Le silence se prolonge. Je commence à le trouver pénible. Lui aussi semble-t-il, car il reprend : “est-ce que c’est une surprise ou est-ce que vous sentiez que vous étiez perchée sur une branche fragile ?” Perchée sur une branche… Non mais est-ce que j’ai une tête de piaf ? J’essaie de contrôler ma voix mais elle est pitoyablement tremblante lorsque je réponds : “je m’y attendais. En fait, je redoute cet évènement depuis plusieurs années. (De toute façon, je m’attends toujours à chuter, c’est une règle de vie). Mais la situation s’était améliorée, il y avait davantage de visiteurs qu’autrefois, et puis vous avez encouragé mes propositions de changement le mois dernier, donc j’espérais… J’espérais.” Je suis incapable de mettre des mots sur mes espoirs, alors en avais-je encore au bout du compte ? “Moi aussi. Malheureusement… En tout cas, vous avez fait du bon travail et je tiens à vous remercier. Sachez bien que cette décision n’a rien à voir avec vos compétences, le problème est d’ordre financier, la crise…” Je ne l’écoute plus. Le coupe-papier devient flou, la brume s’étend au bureau, au sol poussiéreux… Quand il referme enfin la porte, toute la bibliothèque ondule dans un brouillard lacrymal.

La tristesse me donne toujours froid donc je me dirige vers le chauffage. Je plaque mes mains dessus, debout face à la fenêtre. La pie qui faisait rire Mon Petit Vieux Préféré (“ah c’est beau quand même, regardez-moi ça, c’est beau”) me surveille à la dérobée. Sous les rosiers taillés, un lézard me tire la langue avant de disparaître sous terre. Je constate que le soleil est déjà haut de bon matin. Le mois dernier à la même heure du même endroit, je voyais une lueur mordorée grossir entre les grands arbres décharnés au fond du parc. Éblouissante, elle les rendait fins et noirs, comme des ombres chinoises. Je songeais : “bientôt je ne la verrai plus avant l’année suivante au mieux… A l’instant où elle se déploiera, je serai dans l’allée principale, puis sur le trottoir qui précède l’entrée, puis dans le bus, puis dans un métro, puis sur un escalier, et puis finalement dans un lit… Je reculerai avec l’allongement des jours. Je devrais la photographier tant qu’elle existe. La manière dont elle s’étend progressivement ne sera pas perceptible sur une photo mais il faudrait que j’essaie malgré tout, ne serait-ce que pour être certaine que c’est inutile…” Maintenant c’est trop tard. Au temps pour les arbres alourdis par le givre, les écureuils tapis sous les feuilles mortes, les roses sous la pluie, les tournesols ondulant au vent… A chaque saison, je crains de marcher dans ce parc pour la dernière fois. Pourtant, au bout de six ans, je n’ai pas pris une seule photographie, comme par superstition, au cas où il suffirait de l’immortaliser pour en faire un souvenir figé sur du papier, un temps achevé…

Le reste de la journée paraît se résumer aux mouchoirs froissés empilés dans la poubelle, aux frissons qui parcourent mon dos, et à la chaleur des radiateurs sous mes paumes. A 16 heures 30, je ferme les stores, éteins les lumières, tourne la clé dans la serrure, traverse le couloir obscur… La fatigue nerveuse m’alourdit physiquement. Je n’ai pas la force de traverser la ville à pieds aujourd’hui, donc je rejoins la station de métro la plus proche. Face à moi une dame assez âgée tremble de la tête au pied, son menton ses mains et ses orteils vont d’avant en arrière, en rythme saccadé, comme si elle était contrôlé par un marionnettiste en plein sevrage alcoolique. J’ai très envie de l’empoigner pour l’immobiliser. Je crois qu’à cet instant, j’ai très envie d’être brutale envers quelqu’un en règle générale, car la colère remplace progressivement le chagrin (à quoi m’ont servi tous ces efforts si le travail accompli durant ces soixante trois mois est anéanti ?) Comme après une rupture amoureuse, j’ai cette sensation de gâchis, de perte de temps et d’énergie, de défaite, d’échec personnel en somme… Je crispe mes doigts sur les pages de mon livre, que je déchiffre machinalement sans rien retenir de ma lecture. A la sortie, la foule festive du vendredi soir - vive, joyeuse, bruyante - me heurte et m’épuise. Je longe le bar Tabac et l’épicerie arabe… En temps normal, dans ces circonstances anormales, je m’achèterais des cigarettes et de l’alcool. Je me liquéfierais dans l’ivresse en disparaissant sous les volutes de fumée, jusqu’à en rire, jusqu’à l’indifférence, jusqu’à la perte de conscience. Ces béquilles me sont interdites aujourd’hui, donc je continue mon chemin sans m’arrêter… Unique et ridicule petite victoire de la journée.

Lorsque j’étais petite, dés que je me mettais à pleurer au milieu de la nuit suite à une terreur infantile, ma mère m’ordonnait de boire le grand verre d’eau qu’elle me tendait. J’obéissais tout en pensant “mais pourquoi fait-elle ça ? Je n’ai pas soif, j’ai peur”. Quelques années plus tard, elle m’avait expliqué : “j’avais lu que le fait de boire un grand verre d’eau calmait les nerfs”. J’ai trente ans mais en arrivant chez moi, je me sers un grand verre d’eau fade que je vide d’une traite, puis je décide de me faire couler un bain pour décontracter mes muscles et laver les empreintes des larmes. C’est le moment que choisissent mes parents pour me téléphoner. Ma mère a une voix enjouée en me demandant : “quelles sont les nouvelles ?” Sans réfléchir, j’annonce : “il y a essentiellement deux nouvelles : je suis enceinte de deux mois et je serai licenciée le 1er janvier.” J’avais prévu d’être plus subtile en faisant ces révélations, mais tant pis, c’est ainsi que je les ressens, avec cette brutalité. Elle commente : “une super super super bonne nouvelle et une mauvaise”. Dans la foulée, elle ajoute : “je n’ai même pas de champagne pour fêter ça !”
J’ai l’impression qu’en fait j’aurais pu déclarer n’importe quoi (”je me prostitue toutes les nuits”, “je suis toxicomane”…), ma grossesse aurait presque pu compenser le pire. D’ailleurs, n’est-ce pas la raison pour laquelle j’ai choisi de le dire alors que j’avais décidé d’attendre encore un mois par prudence ? J’ai agi à la manière d’une gamine qui attend d’avoir une bonne note pour annoncer la mauvaise. Néanmoins, stupéfaite, je manque lâcher le combiné quand mon père conclue : “finalement il y a deux bonnes nouvelles”. Euh… “Tu étais sous-payée, personne ne t’estimait à ta juste valeur là bas. Maintenant tu vas pouvoir repasser des concours administratifs et trouver un meilleur job”. Les concours, nous y revoilà, évidemment… Je soupire. (“Ils ne peuvent pas comprendre que le mot “concours” est, pour moi, l’équivalent d’un retour à l’entrée du labyrinthe, comme si les [sept] années passées à tenter de trouver une autre sortie en empruntant des issues de secours n’avaient servi à rien.”) “Désormais tu es mobile, si [mon amoureux] trouve un poste ailleurs, tu peux le le suivre”. Oui bien sûr, j’ai tellement envie de quitter Lyon, la ville dont je suis amoureuse depuis le premier pas à la sortie de la gare. Enfin d’accord, ces arguments se défendent mais… J’étais heureuse d’aller travailler chaque matin, je ne l’ai jamais été avant d’avoir cet emploi. C’est un sentiment précieux, d’ailleurs il vous est étranger alors comment pourriez-vous l’appréhender ? Cependant, petit à petit, je préfère croire qu’ils n’ont pas complètement tort. D’ailleurs, je régurgite leur discours pour rassurer mon amoureux aux yeux rougis par mon chagrin.

Pendant ce temps, ma baignoire a eu largement le temps de se remplir, je coupe l’eau alors qu’elle s’apprête à déborder. Je m’immerge progressivement pour ne pas faire de vagues, plonge sous la surface et savoure l’absence de bruit extérieur et de paroles inutiles, enfin. Au fur et à mesure que la chaleur apaisante m’engourdit, je trouve le mot qui résume parfaitement mon état : désorientée. Il y a quelques jours à peine, j’oscillais entre le confort rassurant d’un quotidien agréable, et la phobie de l’enlisement qui me saisit tous les cinq à six ans dés que les journées, les semaines, les mois, deviennent trop prévisibles. Et puis soudain, en une nuit, il n’y a plus de cigarette fumée à la fenêtre au réveil entre deux gorgées de café au lait. Je bois du chocolat chaud et je compense le manque de tabac avec des sucettes à la fraise : j’ai 7,8,9 ou 10 ans. Bientôt je cesserai de croiser Monsieur Passager 1-2-3 station Gorges de Loup, puis de déambuler dans le Parc, et je rendrai la clé du sous-sol rempli de livres. Les tisanes ont remplacé les week-ends alcoolisés, finis les réveils nauséeux en fin d’après-midi sur le canapé rouge jonché de cendres. Je m’inscris pour suivre des formations de préparations de concours sans savoir quel métier je souhaite exercer, comme l’étudiante indécise que j’étais avant “le jour d’après”. En fin de journée, je visite des appartements dans tous les arrondissements de la ville, car nous ignorons l’un comme l’autre où nous travaillerons l’année prochaine. Autrefois je prêtais surtout attention au calme et à la manière dont le lieu était desservi, désormais la proximité d’une crèche est devenu le principal critère de choix et un garage pourrait être utile. Au téléphone, je m’entends réserver une place dans une maternité, avec un sentiment d’irréalité troublant. Lors de la récente échographie, la gynécologue gazouillait en me disant : “regardez, il est là le bébé”. Je ne voyais qu’une petite tache noire et je culpabilisais de ne pas partager son enthousiasme béat. Au moment de payer, j’ai fouillé dans mon sac qui arbore un vinyle cassé par des soirées agitées, à la recherche de ma carte vitale. Là, j’ai vu son sourire amusé face au paquet de sucettes, aux bouts de papier froissés, à ce bordel digne d’une adolescente, tandis que je lui tendais une carte au bord cassé… “Qu’est-ce qui lui est arrivé ?” “Euh… Je n’en ai aucune idée, en tout cas ça fait longtemps que c’est comme ça”. “Et vous avez une mutuelle ?” “En théorie oui, mais je dois me réinscrire depuis un an (depuis quatre ans en réalité)” Junko future mère de famille responsable… sérieusement ?

“Une page se tourne. Il se trouve que c’est en même temps que ta grossesse. Deux pages à tourner en même temps”, m’écrit un ami. Un déménagement, un enfant, un changement de métier… Allons, ce ne sont pas des pages que je m’apprête à tourner, c’est un tome complet que je termine… Un cycle à refermer, sans aigreur et sans regrets (“les transitions, ce n’est pas très agréable, j’ai toujours un pied qui se coince dans la porte pour l’empêcher de se refermer…”). Pourtant, même si mon avenir proche ne m’a jamais paru aussi imprévisible, face à un horizon de possibilités à en avoir le vertige, je distingue surtout la proximité du passé, des incertitudes professionnelles dont j’espérais être sortie aux souvenirs d’enfance que mon état de femme enceinte ramène à la surface… Mes quelques repères n’en sont pas moins lointains et changeants, purement imaginaires. Malgré tout, en dépit de l’inquiétude et du stress, je dois admettre que cet état intermédiaire est excitant, peut-être assez proche de ce que ressent le joueur de roulette à l’instant où il entend “rien ne va plus”…

Où il est question de prières pour contrer un licenciement, de l’utilité de la littérature, de mon existence en tant que personne prénommée Nathalie durant trois minutes, de pain qui rend heureux et amoureux, et autres rencontres du lever au coucher du soleil

J’ai fermé la lourde porte de mon immeuble alors que les couleurs du lever de soleil commençaient à s’étaler en bas du ciel, au bout de la route. A cet instant là, j’ai su qu’il ferait beau aujourd’hui, même s’il faisait encore nuit. Sur le chemin que je suis en automate, mes yeux fatigués ne voient que des halos lumineux autour des phares, des feux, des arcs-en-ciels miniatures sur la chaussée humide, des visages sous les néons de la station de métro…
Soudain, je découvre Monsieur Passager Numéro 3 sur l’escalator à côté de moi. Après un salut courtois, il me souhaite une bonne année puis lance : “toujours fidèle au poste ? Vous avez bien redémarré le boulot ?” “Oui et vous, comment ça se passe ?” L’air résigné, il se contente de dire : “ça se passe, ça se passe… Ce n’est pas comme si c’était une vocation mais bon, c’est la vie. J’attends la retraite maintenant.” Je compatis et, en tant que bibliothécaire qui va travailler sans déplaisir, je savoure ma chance au passage, une fois de plus.
En voyant la foule remplir le bus au-delà de sa contenance, je décrète : “le prochain va arriver, je vais l’attendre”. Trois minutes plus tard, je monte donc dans un bus quasiment vide qui démarre avant le précédent puisque le conducteur de ce dernier ne parvient pas à fermer les portes entravées par les corps humains entassés. Selon les jours, consternée, j’oscille entre tristesse et fou rire face à cette scène de bêtise humaine qui se renouvelle inéluctablement tous les matins.

Mollement assise sur le siège, mes perceptions restent brusques et fragmentées : la larme scintillante sur la joue d’un petit garçon au visage impassible (quelle était la cause de ce chagrin récent ?), le sourire d’une jeune femme au regard vague, plongée dans une rêverie délicieuse de toute évidence (quelles sont les pensées qui l’emportent ailleurs ? Quel est l’univers agréable qu’elle se construit loin de ce trajet monotone ?). Entre la musique éthérée que j’écoute au casque et mes déambulations visuelles, je me laisse hypnotiser et manque rater mon arrêt. J’appuie sur le bouton rouge d’ouverture de la porte de justesse, mais la fraîcheur de l’air me revigore assez pour me ramener à la réalité. Je dépose des bises sur des joues et je serre des mains machinalement avant de rejoindre mon sous-sol habité de livres.

Une femme d’âge mur frappe à la porte, puis l’ouvre timidement. Elle me demande sur un ton très doux : “j’ai rendez-vous avec mon patron dans une demi-heure. Je crois qu’il va m’annoncer mon licenciement, alors j’aimerais savoir si vous avez des livres de prières que je puisse lire avant…?” Je suis touchée par sa question mais je n’en laisse probablement rien paraître en lui répondant : “De quelle religion ? J’ai des livres de prières juives, catholiques, musulmanes…” “Il y en a tant que ça ?” “Oui… Il y a beaucoup de religions et beaucoup de prières”. “Ce n’est pas important, c’est toujours le même Dieu…”. Je l’emmène dans des rayons qu’elle parcourt, visiblement indécise. Finalement, je l’aide en lui proposant un gros livre de “Prières de toutes les religions et de toutes les époques”. Elle le saisit timidement, comme s’il s’agissait de son seul espoir, fragile et à manier précautionneusement. Ensuite je lui souhaite bonne chance pour son rendez-vous malgré tout. Elle me remercie distraitement, avant de sortir en serrant l’ouvrage contre elle.

Ma deuxième visiteuse est une dame assez âgée. Elle m’explique qu’elle est couturière. Au sein d’une association, elle fabrique des vêtements de poupées et de jouets pour les enfants malades victimes de handicaps. Elle veut consulter une revue féminine parue entre 1920 et 1950 dans laquelle il y avait, toutes les semaines, des patrons de couture. Elle est la première personne à vouloir la lire depuis que je travaille ici (plus de cinq ans) et sans doute depuis plusieurs décennies d’après la couche de poussière accumulée sur cette étagère. J’ai déjà feuilleté un ou deux numéros de ce périodique lors de mon arrivée, par curiosité. On y explique aux jeunes filles à jupe au-dessous des genoux comment devenir de bonnes mères et des épouses disciplinées. Le contenu aurait de quoi rendre féministes les femmes les plus indifférentes au féminisme. Bref, je place des piles sur une table. Deux heures plus tard, je m’enquiers poliment des résultats : “vous trouvez ce que vous cherchez ?” L’œil brillant, elle m’explique avec enthousiasme : “oui et je trouve même des recettes de cuisine !” Je m’aperçois alors qu’en réalité, elle lit chaque exemplaire en intégralité, en revivant une bonne partie de son adolescence comme elle me le confirmera ensuite. Je songe, amusée, que je n’aurais jamais pensé qu’une femme puisse actuellement être nostalgique en lisant cette revue dans laquelle les filles sont des esclaves sans cervelle… La nostalgie emprunte décidément de curieux chemins.

Cette dame fait partie de ces individus qui ont une opinion sur tout et la communiquent très volontiers. Par conséquent, à la fin de la journée, j’aurais toutes sortes d’informations à son sujet, de son enfance à ses petits enfants, en passant par sa vision de la politique. A un moment donné, elle me confie : “quand je pense aux inondations en Australie, à ces gens qui ont tout perdu… C’est horrible non ?” “Si” (dis-je sans la moindre originalité) “A Lyon, il faut qu’ils se méfient aussi. La Saône et le Rhône ont déjà débordé par le passé” “Ah ? C’était il y a longtemps alors…” “Pas tant que ça, ma mère me racontait que petite fille, elle avait vu les gens circuler en barque en plein centre-ville” (étant donné son âge approximatif, et si c’est sa mère petite fille qui l’a vécu, c’était plus de cent ans plus tôt). Elle reprend : “ils construisent plein d’immeubles dans des zones marécageuses à Lyon en ce moment, or l’eau est comme la mémoire : elle repasse toujours là où elle est déjà passée”. Je ne sais pourquoi je me répète sans dire un mot “l’eau est comme la mémoire, elle repasse toujours là où elle est déjà passée”. Puis, je remarque intérieurement que décidément, les gens croient systématiquement qu’une situation qui s’est produite se reproduira quelle que soit l’évolution de la société. En tout cas, prochaine inondation ou non, guerre à venir ou pas, je quitte la bibliothèque en fin d’après-midi sans avoir vu le temps passer, comme d’habitude.

Depuis qu’une longue grève des TCL m’a obligé à me déplacer à pieds pour ne pas perdre mon travail, j’ai pris l’habitude d’effectuer cinq kilomètres et demi de marche pour rentrer chez moi tous les jours (sauf averse de pluie ou de neige glaciale quand je n’ai pas de parapluie). Au dessus des quais, le ciel est aussi rose et suave qu’une fraise tagada. Je m’arrête pour déguster sa couleur de toutes mes prunelles, accoudée au pont. Je vois venir vers moi un homme barbu couvert de tatouages, en débardeur malgré la température automnale, au visage bouffi d’alcoolique et à la barbe épaisse. Il s’adresse à moi : “do you have a lighter please?” J’ai suffisamment prononcé cette phrase par le passé en Angleterre ou en Irlande pour la comprendre immédiatement donc je lui tends mon briquet. Lorsqu’il s’exclame : “oh you speak english!”, je comprends qu’il a dû poser cette question plusieurs fois en pensant : “idiots de Français qui ne comprennent pas que je veux un briquet pour allumer la cigarette plantée entre mes lèvres”. Je lui avoue modestement “a little bit but I am not fluent in english”. Puis, il me demande (en anglais) si je suis de Lyon. “No, I’m from Marseille” (c’est faux mais lui donner le nom du patelin d’où je viens m’obligerait à le situer plus précisément or cette idée m’épuise d’avance). Il a l’air très content de l’apprendre car il connaît Marseille, “le wieux porte and la cainnebier”, il jouait dans un groupe de rock qui faisait des tournées en France et notamment au Poste à Galène (que j’ai fréquenté durant mes années estudiantines). Ensuite il veut savoir : “What are you doing in Lyon ?” “I’m a librairian”. “Oh you’re a well educated girl!” Euh… “I hope so”.
”And what are you reading ?” Euh… “novels” dis-je pour simplifier. Il me raconte alors qu’il a lu beaucoup de romans dans son enfance et durant son adolescence, mais il n’en lit plus parce qu’il veut apprendre quelque chose quand il lit, donc il lit de la philosophie, de l’économie, des livres de sciences humaines… car un roman, ce n’est que du divertissement (“you know Stephen King ? Absolute Shit!” s’exclame-t-il vigoureusement). Si je n’avais pas la flemme de m’exprimer en anglais et si je n’étais pas fatiguée par ma journée de travail, je lui expliquerais qu’à mon avis, on peut aussi apprendre quelque chose d’un roman, en particulier s’il est bon. Et même si j’ai cessé de lire Stephen King à la fin de l’adolescence, ses bouquins en disent long sur les moeurs dans le Maine, l’alimentation des Américains (j’ai découvert l’existence des sandwichs salami-mayonnaise en lisant ce romancier, ce n’est certes pas vital mais ce n’est pas complètement inutile) et les principales angoisses humaines, mais bref, je n’ai pas le courage de me lancer dans ce débat. Je réagis donc à propos des livres de philosophie en lui annonçant que c’était mon domaine d’études à l’université. Nous énumérons quelques philosophes, Nietzsche en particulier (forcément), mais le soleil s’est couché entre temps alors je lui fais comprendre poliment qu’il faut que je rentre chez moi. “Be lucky!” m’ordonne-t-il en me tapant le dos d’une manière qui se veut certainement affectueuse (même si ma colonne vertébrale apprécie moyennement le geste). En continuant ma route, je constate que je n’aurais jamais imaginé que cet homme était aussi cultivé quand il s’est avancé vers moi… Foutues fausses impressions hâtives liées au physique et au look.

Dans la petite ruelle qui précède la longue montée pour rentrer chez moi, je pousse la porte de la boulangerie au propriétaire imprévisible. En fait, je fréquente peu les boulangeries depuis que nous sommes deux à vivre dans mon appartement puisque mon amoureux se charge souvent d’acheter du pain en quittant son lieu de travail. D’ailleurs, je n’avais pas besoin de pain lorsque je suis entrée dans la boulangerie de la petite ruelle pour la première fois. Je ne saurais jamais exactement pourquoi j’y suis allée. En tout cas, ce jour là, j’ai vu un boulanger pittoresque s’avancer vers moi. Son accoutrement lui donnait l’air de sortir d’un roman de Pagnol, un mégot faiblement incandescent entre les lèvres amplifiait son étrangeté (de nos jours, on ne fume pas dans une boulangerie). Il m’a apostrophé joyeusement : “bonjour Nathalie, une florentine comme d’habitude ?” Je ne me suis jamais appelée Nathalie et j’ignorais ce qu’était une florentine. Néanmoins, sans comprendre pourquoi, j’ai répondu : “oui bien sûr, merci”. “Y a pas de quoi, à bientôt Nathalie”. Je suis ressortie, un tantinet troublée.
Sans raison non plus, j’y suis retournée ce jour là. Cette fois-ci, il n’était pas visible lorsque je suis entrée. Néanmoins, j’ai entendu de loin : “bonjour, ça va comment aujourd’hui ?” “Bien.” En s’avançant vers moi, il a insisté : “vraiment bien ?” “Euh ouais…” Alors, l’air satisfait de son idée, il m’a conseillé : “je vous propose un pain des bois ma grande, ça rend heureux et amoureux.” Personne ne m’avait appelé “ma grande” depuis une quinzaine d’années environ, mais il était difficile de résister à un pain qui rend “heureux et amoureux” donc j’ai accepté sa proposition.” “Merci ma grande et bonne soirée !” m’a-t-il lancé alors que je sortais, perplexe et néanmoins amusée.
La nuit avait englouti la ville dans le brouillard et dans des halos de lumière assez semblables à ceux que je voyais au petit matin. Tout en gravissant ma jolie colline croix-roussiènne, je songeais avec reconnaissance à ces rencontres et à ces dialogues, intéressants ou futiles, qui colorent mon petit quotidien d’un léger nuage de singularité.


Boy Friend - D’Arrest