“- Hélas ! dit la souris, le monde devient plus étroit chaque jour. Il était si grand autrefois que j’ai pris peur, j’ai couru, j’ai couru, et j’ai été contente de voir enfin, de chaque côté, des murs surgir à l’horizon; mais ces longs murs courent si vite à la rencontre l’un de l’autre que me voici déjà dans la dernière pièce, et j’aperçois là-bas le piège dans lequel je vais tomber. - Tu n’as qu’à changer de direction, dit le chat en la dévorant.”*

J’ai en mémoire ma mère me disant “tu es bien silencieuse ma chérie…” Elle m’a ainsi ramenée à ses côtés alors que je n’étais pas vraiment partie, loin d’elle sans être où que ce soit en particulier. Avant, ou après, mon Amoureux me demandait, tout en écartant les volutes qui sans cesse m’entourent : “Où tu es ?” J’ai réalisé alors que depuis plusieurs longues minutes, j’étais une statue, perdue dans la contemplation des poutres et dans les expérimentations “pink floydiennes”, mon verre qui ne contenait plus que quelques traces de vin dans une main, mon énième cigarette dans l’autre. J’ai répondu “dans la fumée”, en ayant l’impression d’énoncer l’exacte vérité, une vérité absolument certaine, mon unique certitude à cet instant.
J’avance Je me déplace dans un semi jour, ni aube ni aurore ni crépuscule, parmi des ombres que j’ai peur d’éclairer. Occasionnellement, je m’égare dans ces rails mauves tâchés de rouille, ce visage crispé dans le métro, un nuage en forme d’anneau, un point rouge au cœur d’une pâquerette. Je retiens le spectacle joliment incongru des flocons neigeux effleurant gracieusement les fleurs printanières, ce moment où j’ai fait remarquer à Mon Ptit Vieux Préféré : une pie nous observe. Elle était sur le talus en face, immobile, son œil vif et brillant pointé exactement sur nous. Mon Ptit Vieux Préféré s’est écrié : “oh mais qu’est-ce qu’elle fait là !” Il s’est penché pour l’observer de plus près et il riait très fort : “ah c’est beau quand même, regardez-moi ça, c’est beau”. Je ne comprenais pas pourquoi cette étrange bestiole au long bec pointu et à la queue encombrante – c’est tout de même bizarrement assemblé, une pie – pouvait l’émerveiller à ce point, mais c’était émouvant de le voir rire en la suivant le long de la fenêtre tandis qu’elle commençait à se déplacer. J’ai en stock tout un tas de scènes sans fil conducteur, aussi brèves éblouissantes et éphémères que des stroboscopes.
Un dimanche, accoudée au rebord de la fenêtre de son appartement, je fermais les yeux au soleil en appuyant ma langue contre mes dents de devant après chaque gorgée de bière, afin de sentir les bulles éclater un peu plus longtemps, il faisait chaud. Deux jours après, le parc était sous la neige. Pendant que les gens se plaignaient du froid, je me disais qu’au moins, dans ce climat hivernal, je me sentais exister, comme sous les rayons solaires précédemment. Sinon, il me semble que j’en douterais souvent, en cette période cotonneuse où une fatigue générale sans cause apparente m’anesthésie.
J’ai encore la paume partagée par une gigantesque coupure, je crois qu’elle ne se refermera pas, faute de points de suture au moment adéquat. Elle s’est gravée dans ma peau une nuit, mystérieusement. Soudain mon amoureux a crié “qu’est-ce que tu as ?”, j’ai suivi son regard inquiet et découvert une véritable rivière de sang. Je ne ressentais aucune douleur, pourtant. En revanche, ses bras autour de moi et son souffle tandis qu’il me murmurait des mots aussi sucrés et colorés que des confiseries, je les ressentais, comme la chaleur sur mes paupières, la neige sur mon visage, les rafales qui me font chanceler, ces guitares distordues…
J’éponge ce qui provient de l’extérieur, l’absorbe, mais au-dedans, au fond, ça ressemble vaguement au néant. J’évite l’action, les surprises, les “et si…”, les projets, oublie mes rêves, ne retrouve plus le chemin de mes rêveries, et ponctue toutes mes phrases avec le mot “bref”. A la question “comment ça va ?”, je réponds “ça va probablement… Probablement.”
Image : Samuel Bak
*Citation-titre : Frank Kafka, Petite fable.
Posted: mars 21st, 2008 under Incomplete thoughts.
Comments: 31