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Just to remember

L’orage

J’étais endormie par un catalogage intensif quand Mon Petit Vieux Préféré m’a lancé “je crois qu’elle a oublié de faire une pause”. J’ai posé la loupe qui me servait à déchiffrer les lettres effacées du livre, jeté un regard tellement absent sur l’heure qu’il m’a fallu plusieurs secondes pour la lire, et constaté : “en effet”. “Il n’est pas trop tard pour la prendre”. D’un pas somnambulique, j’ai parcouru les salles en zigzaguant entre les cartons et les décharges miniatures, traversé le couloir dont la lumière a grillé depuis six mois ou un milliard d’années – ici rien ne change, donc tout semble éternel – en sentant une toile d’araignée me chatouiller la peau, déverrouillé deux serrures, contourné un escalier en ciment, avant d’ouvrir la dernière porte grinçante, celle qui permet d’accéder au parc.

J’ai fouillé dans mes poches pour trouver ma drogue, allumé une cigarette, expiré la fumée, et ouvert les yeux sur ce paysage trop bien connu. Je venais de penser : “c’est bizarre, la météo a mis la région en alerte orange or rien ne laisse présager un orage, le ciel laiteux de ce matin est même devenu bleu”, lorsque le vent s’est levé. Les bourrasques jouaient avec des points blancs, sans doute du pollen. Les grains formaient des boucles puis se dispersaient, ils m’ont rappelé l’écume des vagues qui se voit de loin les jours de mistral, peut-être à cause des roulements des cailloux, et des ondulations de la verdure. Sous le porche étroit, j’étais échevelée mais protégée de la poussière soulevée par les rafales. Le bout de mon cylindre toxique rougeoyait et se consumait à toute allure. La rapidité avec laquelle le ciel s’est découpé m’a rappelé un tissu tailladé au ciseau. Il ne restait déjà plus qu’un losange bleuté entre les nuages sombres épais, voluptueux, si bas qu’il semblait presque possible de les attraper en se hissant sur la pointe des pieds. L’ombre a envahi les pins dont le vert s’est fait de plus en plus sombre, dur. Plus bas, sur la colline, le petit village était étrangement lumineux et bien dessiné, sous les derniers lambeaux de soleil. Grâce à cette lumière, il semblait beaucoup plus proche que le gazon qui s’étendait à mes pieds. Plus irréel aussi, comme enfermé dans une bulle transparente. Malgré la distance, le contour des maisons était parfaitement dessiné, mais sans perspective, réduit à une succession de façades. Je pouvais distinguer les clignotements rouges des phares sur le boulevard, anormaux en milieu d’après-midi sous ce halo solaire. J’ai cligné des yeux quand les éclairs successifs m’ont éblouie. La pluie s’est mise à tomber, encore fine, à peine de quoi ajouter une parure de perles brillantes aux brins d’herbe. Ma cigarette n’était plus qu’un mégot depuis longtemps, pourtant je restais là, fascinée par ce tableau vivant. Sur le chemin longeant le parc derrière les grilles, j’ai vu un petit homme voûté qui, sous son parapluie, fixait le ciel, tout aussi hypnotisé que moi. Sentant mon regard sans doute, il s’est retourné. Après quelques secondes d’immobilité, il a remonté son bras droit vers son front, très lentement, comme s’il craignait de freiner ou d’interrompre le déferlement des quatre éléments, avant de me saluer. J’ai répondu à son salut avec la même lenteur, moi non plus je n’osais pas bouger. L’averse s’est faite plus intense, alors la terre a exhalé cette odeur particulière, acre et suave, d’humidité de chaleur et de poussière, avant de devenir de plus en plus mouvante, à mesure que se formaient des rigoles boueuses où des coccinelles affolées, à la dérive, se débattaient…

Ma pause était terminée, je me suis décidée à rentrer dans la bibliothèque tout en essuyant les gouttes fraiches qui dégoulinaient sur mes tempes et en frottant machinalement mon jean devenu moite. La noirceur, le silence et les lourdes étagères figées m’ont donné un sentiment d’irréalité… En l’espace de quelques minutes orageuses, j’avais presque oublié mon décor quotidien. J’ai inspiré pour raconter ce que je venais de voir à Mon Petit Vieux Préféré… Il m’a lancé un regard interrogateur. J’ai commencé par dire “Dehors…” puis je me suis rendue compte que je ne trouverai pas les termes pour décrire ce que j’avais ressenti sans tomber dans une banalité terne… Alors j’ai terminé ma phrase en quelques mots synthétiques et dépourvus de sentiments : “il y a un orage”. Sortant à peine de sa concentration studieuse, il s’est écrié “oh mais il fait nuit d’ailleurs !” ; il a allumé les néons et repris ses activités. Vacillante, je me suis rassise derrière mon bureau. Mes mains tremblaient au dessus du clavier. Je me sentais agitée, fiévreuse, contaminée par l’électricité céleste.

rapidement et dans le désordre

J’ai relevé des défis stupides tels que : comment trouver du pain à 16 heures un dimanche dans un quartier peuplé d’immeubles ? Comment interpeller les passants quand il n’y a que des vieilles dames apeurées, lesquelles lorsque je leur demande de l’aide (”excusez-moi… Est-ce que vous savez où trouver une boulangerie ou une épicerie ouverte ?”) me prennent pour une mouche et fuient en agitant les bras, ou soupirent lourdement “je ne sais pas” comme si cette tragédie les touchait au plus profond de leur être ? Comment s’isoler en se rendant dans le Parc le plus fréquenté de la ville ? Comment trouver de le verdure dans de la boue ? Comment manger du céleri rémoulade sans avoir de fourchette ni de cuiller ? Comment rester digne en buvant du vin au goulot à une heure indécente sous le regard consterné des familles bourgeoises ?…

J’ai photographié : une jeune femme, non-fumeuse depuis sept mois, qui demande aux fumeurs de cracher leur fumée sur son visage et qui se shoote en reniflant les paquets de cigarettes ; une mauvaise herbe sur la chaussée, en ayant une pensée pour la rose du Petit Prince (”ils peuvent venir les tigres, avec leurs griffes” “mais il n’y a pas de tigre sur ma planète”) parce qu’elle était toute aussi orgueilleuse et infime ; les jambes de mon amoureux entremêlées dans les miennes sous le soleil ; un éclair zébrant la lune ; un nuage sur un lac…

J’ai versé mon regard dans celui de mon amoureux, en me demandant pourquoi j’étais la seule à remarquer sa couleur, puisque ses connaissances – à moins de l’avoir devant eux – pensent toujours qu’il a les yeux marrons ou noirs, or ils sont bleus et, en leur centre, la pupille est entourée de flammèches jaunes orangées. A cet instant, je jure qu’il n’y avait rien de plus beau au monde que ses yeux. Si je suis la seule à les voir, est-ce que cela signifie que personne d’autre que moi ne peux accéder à son âme ? Cette idée me séduit et m’amuse… “Pourquoi tu as ce sourire en coin ?” “Parce que tu as des yeux magnifiques…” Son expression perplexe remonte davantage encore les commissures de mes lèvres, tandis que j’effleure son visage posé sur mes genoux.

J’ai aussi bu 50cl de bière en dix minutes avec Muji Chérie durant des retrouvailles beaucoup trop brèves ; parlé avec un homme qui déteste “marcher dans une spirale” ; jeté Bagpuss par terre pour le plaisir de l’entendre me remercier à chaque fois qu’il prenait un coup (mais quand il a perdu l’œil et la truffe je m’en suis sincèrement voulue) ; lancé les clefs de la bibliothèque dans une poubelle (acte manqué) ; fumé dans deux bars avec l’autorisation du patron (vive Lyon) ; raconté des blagues idiotes dans la rue en explosant de rire tous les trois pavés (grâce à la fatigue) ; dansé sur une voix ferrée ; salué des inconnus depuis ma fenêtre sale ; croisé les Dalton réincarnés en girafes… […]

smile down upon us


Une chanson du groupe Smile Down Upon Us, et une photo de sa chanteuse, parce que je trouve qu’elle n’a pas la notoriété qu’elle mérite. (Bon elle parle peut-être un peu trop longuement au début, mais après c’est drôlement joli, si si.)